| Patrimoine et Histoire de Champfromier, par Ghislain LANCEL |
Antoine Maximilien Coutier dit Maxime [Code d'Identité 6136 du fichier des naissances PHC de Champfromier] fut presque le dernier des exploitants de la carrière à plâtre de Montanges-Champfromier, désormais dite des Quarts (lieu-dit de Montanges). Maire innovant de Champfromier (1892-1904), petit-fils de maire et riche propriétaire, on lui prêtait de pouvoir relier sa carrière au village de Champfromier rien qu'en marchant sur ses terres. Toutefois, après des débuts prometteurs, il connut bien des déboires avec cette remise en exploitation de la carrière abandonnée, à commencer par la mort de son associé en 1911 et la pénurie de bras imputable à la Première Guerre mondiale.
Le décès le 25 août 1886 de Paul Crochet, l'industriel de l'asphalte et du bitume, tournait aussi la page de l'exploitation de la carrière de pierre à plâtre des Quarts, qu'il avait dirigée un temps au nom d'Amédée, son père, puis arrêtée et laissée à l'abandon peu après 1872.
La reprise envisagée commence par une lettre de 4 pages d'un estimateur (dont la signature nous manque), datée du 28 août 1889 et adressée à un L. Crochet (probablement le notaire Louis Crochet, frère aîné du défunt Paul). Le descriptif signale que le chemin d'accès est coupé en deux endroits, sur 25 à 30 mètres, et il est remplacé par le ruisseau ! La carrière est estimée valoir au moins 3.000 francs, les 4 hectares de terrains environnant 2.000 francs, un bois à exploiter 1.000 francs, et les abords du ruisseau, compte tenu des frais de travaux, à une valeur réduite à 300 francs. L'estimation est donc d'un prix total 6.300 francs (4e page manquante).
Cet estimateur, qui est certainement Maxime Coutier lui-même, effectue la visite en compagnie de M. François Moine. Celui-ci, asphalteur, est décédé vers le 10 février 1892 à Montanges, à l'âge d'environ 32 ans, époux de Delphine Bertrand, qui se marie en secondes noces le 26 juillet 1894 à Montanges avec ledit Maxime Coutier.

[Début de la transcription] "Genève, le 28 août 1889. Monsieur L. Crochet,
Le samedi 24 août, je me suis rendu à Nantua prendre Mr François Moine pour aller avec lui visiter la carrière à plâtre de Montanges, dite des Quarts, et des terres et bois qui en dépendent, et dont vous avez bien voulu me prier de vous faire l'estimation.
La carrière à plâtre est la partie la plus importante de cette acquisition – le plâtre qui est d'excellent qualité est très apprécié dans le pays, qui a vu avec regrets son exploitation s'arrêter lorsque Mr Crochet entreprit l'exploitation en grand de la mine d'asphalte de Forens. Elle est située à un kilomètre [sic] environ de la route de Montanges à Champfromier.
Le chemin qui la dessert, quoique sur le terrain d'autrui, appartient à la carrière, qui est chargée de l'entretenir. Mais, abandonné à peu près complétement par Mr Crochet, il est coupé en deux endroits, sur 25 à 30 mètres, et remplacé par le ruisseau, qui passe à la carrière et le longe sur toute sa longueur, et souvent même l'envahit. Mais les pierres et le gravier qui remplit l'ancien lit sont bien plus que suffisants pour rétablir l'ancien chemin dans les endroits où il a été coupé. Dans le restant du parcourt, une simple régularisation serait suffisante pour rétablir une bonne viabilité.
Ce ruisseau, qui passe à la carrière, est d'une grande importance pour son exploitation ; 1°) par sa force hydraulique pour le broyage du plâtre, soit pour engrais soit pour construction ; 2°) En emportant les terres qui recouvrent les bancs de plâtre, et dont on ne saurait que faire. A cet effet, l'on avait établi une écluse à petite distance de la carrière, et lorsqu'on avait amené dans le lit du ruisseau une certaine quantité de déblais, l'on levait l'écluse, dont l'eau délogeait et emportait le tout. L'écluse, le canal, sont il est vrai en partie détruits, mais l'idée est trouvée, et a déjà servi à emporter des milliers de mètres-cube.
Les bancs de plâtre ont une épaisseur assez considérable, mais il est difficile pour le moment de la déterminer, les bancs étant recouverts par les éboulis supérieurs qui les masquent en partie et les rends inabordables. L'eau qui se rassemble de toutes parts, a fait du fond de la carrière un vrai marécage impossible à aborder sans travaux. Une partie de ces bancs ne peut servir que comme plâtre à fumer les terres, étant trop rouge pour pouvoir être employé à la construction. Mais un tiers environ est blanc et de très bonne qualité, très estimé dans le pays par les plâtriers, qui le reprendraient avec plaisir, et en le payant même plus cher que celui d'Armoy ou de la Maurienne. Quant au plâtre à fumer les terres, l'on en aura toujours le débit de tout celui qu'on pourra fabriquer, la culture des légumineuses se répandant de plus en plus, et trèfles, luzernes et sainfoins en employant de grandes quantités. De plus, presque sur place, il pourrait bénéficier de tous les frais de transport qui grèvent les plâtres des autres provenances, et donne ainsi un certain bénéfice. Le plâtre blanc fera toujours prime sur les autres en provenance dans tout le pays, peu éloigné du Chemin de fer de Châtillon et de St-Germain : l'on peut compter sur une vente assurée de tout ce que l'on pourra fabriquer.
Située au milieu d'un pays de bois l'usine trouvera, dans les environs immédiats et à bas prix, le bois en fagots très bons pour la cuisson du plâtre, qui n'a pas besoin d'être cuit mais seulement desséché, ce que la flamme fait bien mieux que la chaleur.
Toutes les considérations énoncées plus haut me font estimer à au moins 3.000 francs la carrière à plâtre elle-même, qui occupe environ un hectare 20 ares.
Les terrains qui entourent la carrière sont couverts de bois d'une belle venue, mais plus ou moins serrés, qui demanderaient à être mieux aménagés par un reboisement méthodique, beaucoup de places étant dépourvues d'arbres ou de cépées ne servant actuellement que de pâture pour les bestiaux des voisins. Le terrain étant frais et mouillé en serait très favorable à la poussée rapide de toutes les essences et l'on réserverait seulement les parties les plus faciles à faucher et à aborder pour la provision de foin. Mais dans l'état actuel, l'on ne peut estimer à moins de 500 francs l'hectare, l'un dans l'autre, les parties en bois, pâturages et prés, qui se décomposent ainsi : n° 1390, 1430, 1380 et 1390 du cadastre (... au total) 5ha 19a 86ca, sur lesquels il faut déduire 1ha 20a environ pour la carrière, reste donc 4 hectares environ en prés et bois, soit à 500 fr, (un total de) 2.000 francs, sans compter les bois existant actuellement sur ces 4 hectares qui, n'ayant pas été coupé depuis longtemps, doit être évalué à au moins 1000 francs. Quant aux n° 422 et 394bis [sur Champfromier], il est il est vrai [sic] possible de les utiliser en bois, et c'est je crois le meilleur parti que l'on en pourrait tirer, cela consoliderait les terrains qui, très pentueux et mouilleux, glissent et s'éboulent dans le ruisseau qui les partagent et les emportent à mesure. Les racines des arbres consolideraient beaucoup le sol, tout en facilitant son écoulement. Mais il faut beaucoup de travail pour arriver à ce résultat, et je crois que vu cette circonstance, l'on peut l'estimer à seulement 300 francs. L'on aurait ainsi pour récapitulation des différents articles, savoir [...]" [page 4 qui nous manque]. [Arch. familiales privées PF].
L'achat est réalisé rapidement. Le Conseil Général note "Une carrière de gypse a fait l'objet déclaration d'ouverture en 1889" [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session de janvier 1890, p. 114], et Maxime Coutier voit grand puisque dès les 7 et 12 mars 1890 des autorisations préfectorales lui sont données pour construire une usine à Pré-Basson, avec des fours à plâtre [Mention en 1902 dans la Constitution de la société A. Duclos & Coutier]. En 1892, la production est d'environ 500 tonnes [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'août 1893, p. CXCI],
Divers documents attestent de l'activité de Maxime, même s'il demeure encore à Champfromier, y étant maire, où il est recensé fabricant de plâtre, âgé de 40 ans en 1896 (et de même, âgé de 45 ans en 1901). Cette dissociation d'habitat, et de fonction, explique peut-être qu'un article de l'Abeille en 1897 ait oublié de mentionner que sa carrière à plâtre de Montanges n'est pas épuisée et que son usine fonctionne... Il s'ensuit une protestation de Coutier, maire de Champfromier et propriétaire des Plâtres de Montanges... [L'Abeille, du 08/08/1897]. Entre temps, Maxime Coutier avait épousé la veuve Moine.
En 1894, le rapport du Conseil général note que "un gisement de gypse exploité, à Montanges, peut produire annuellement environ 1.000 tonnes de plâtre" et en variante "Un gisement de gypse est l'objet d'une petite exploitation à Montanges" [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'août 1894, p. CXII et 90]. Pour l'année 1897, on note que "L'extraction du gypse à Montanges continue à se développer" [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'août 1898, p. 83].
Au début du XXe siècle, la production est importante. Le rapport de M. Champy donne (vers 1901) une production de 2.500 tonnes de plâtre à Montanges [Les Pays de l'Ain par J. Corcelle, 1904 (Note, p. 191)]. Toutefois le rapport n'en est probablement pas celui espéré. Les prix sont en effet en forte baisse par rapport à ceux de 1872. On peut les calculer à partir d'une facture se référant à l'année 1900. Plâtre pour engrais, 52,50 fr pour 100 sacs de 50 kg soit 10,50 fr la tonne (au lieu de 17 francs en 1872) ; Plâtre blanc, 35 fr pour 50 sacs de 50 kg, soit 14 fr la tonne (au lieu de 25 francs). Cette facture, au nom commercial de Plâtrières de l'Ain de Maxime Coutier, à Champfromier, mentionne en en-tête les usages de deux catégories de plâtres, le blanc, cru, servant pour la vigne, et le gris à usage d'engrais pour fertiliser les sols ordinaires.

Notons que l'époque n'était pas au gaspillage, mais que le remploi des sacs avait ses limites. Ainsi, la facture précise : "il y en avait 17 (sacs) absolument hors service, pas même pour raccommoder" !
Le nouveau siècle marque aussi de profonds changements, à commencer par la création d'une société. Le 25 février 1902 est constituée la société A. Duclos & Coutier pour la fabrication et le commerce du plâtre de Montanges, pour 10 années. Cette association est datée par erreur en 1882 par l'abbé Genolin [Intro, p. X].
Suivant acte reçu les 25 et 26 février 1902 par-devant Me Neyron, notaire à Nantua, une société est constituée entre M. Antoine Maximilien Coutier dit Maxime, propriétaire (des terrains de la carrière), négociant, maire de Champfromier (1892-1904), son épouse Adelphine Bertrand de lui autorisée, et M. Alexandre-Marie Duclos négociant demeurant à Tassin-la-Demi-Lune (Rhône), pour la fabrication et le commerces de plâtres, etc. sous la raison sociale "A. Duclos et Coutier". Les livres de commerce, la comptabilité et la correspondance seront tenus par M. Duclos seul. La surveillance de la fabrication revient à M. Coutier. Cette société est contractée pour 10 années consécutives, à compter du 25 février 1902. Le siège de la société sera à Tassin-la-Demi-Lune. Le fonds social est fixé au capital de 60.000 francs, chacun par moitié, et pour M. Coutier par les biens qui suivent : I) la carrière de pierre à plâtre à Montanges, aux Quarts, d'une superficie d'environ 5 hectares, avec une petite maison d'habitation [anciennement dite la Plâtrière] et un hangar servant d'écurie, et d'une autre petite parcelle, et sur Champfromier deux parcelles dont l'une de plus d'un hectare. S'ajoute l'usine, fabrique de plâtre (4 fours, etc.) construite en pierre, comprenant au rez de chaussée écuries, silos et 4 fours, et au 1er étage des chambres à plâtre et un petit appartement avec alcôve et cuisine. L'usine a été construite à Pré-Basson, sur un terrain communal, après autorisation préfectorale des 7 et 12 mars 1890 et redevance annuelle de 10 francs ; II) du matériel (4 wagonnets, 3 perforatrices, 10.000 sacs à plâtre, etc.) ; III) Autres (4.000 kg de charbon de pierre, etc.) [AD01 3E 39184 -- L'Abeille, du 16/03/1902].

Sitôt constituée l'avenir de l'association est plein d'espoir. Ainsi L'Avenir Régional, dans son édition du 27/02/1903, publie dans ses colonnes, une information étonnante : la découverte d'une épaisse veine de marbre rose dans la carrière de plâtre. Elle évoque aussi la construction prochaine de la ligne de tramway, et on sait que, bien évidemment, le maire de Champfromier y était favorable.

Toutefois une exploitation spécifique de cette veine de marbre rose n'a laissé aucun autre écho que cette annonce... Peut-être l'exploitation en cours était-elle déjà suffisante. Par chance on dispose du livre de compte du jeune forgeron de Champfromier. De 1906 à 1909 François Humbert détaille dans une page spécifique ses travaux pour Maxime Coutier, en tant que propriétaire de l'usine de plâtre. Ces travaux vont de la fabrication d'une pioche aciérée des deux bouts à l'abattage d'un gros chêne en forêt transformé en roue de transmission neuve. Malheureusement il fera partie des Morts pour la France, le 8 juillet 1915 [Prochainement].
Parmi les bonnes nouvelles à venir aurait pourtant été la future voie du Tram, dont un plan montre que la ligne est détournée à Pré-Basson pour passer au plus près de l'usine (Voir à Localisation).
En 1907, le Conseil Général de l'Ain la mentionne plutôt favorablement dans son rapport annuel. Bien que l'entreprise (dite de gypse) ne compte que 3 ouvriers, "la carrière de gypse de Montanges produit 2.000 tonnes de plâtre ; elle est encore dans la période d'aménagement ; on s'occupe de créer une deuxième communication avec le jour" [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'août 1908, pp. 44, 46]. Mais l'année suivante il n'y a plus que 2 ouvriers, pour une production de 500 mètres-cube [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'avril 1909, p. 10].
Mais ça ne suffit pas. Est-ce qu'un mal annonciateur ronge déjà l'associé Duclos ? Toujours est-il qu'un brouillon manuscrit est rédigé en projet de dissolution de la société Plâtrières de l'Ain (Duclos et Coutier), à vendre de gré à gré (sans prix), avant le 10 avril 1907. Ce manuscrit est complété d'un plan qui positionne avec précision la "carrière à plâtre", de part et d'autre de la Sandézanne (notée Sandraus !)
Parmi les précisions, il est exprimé que la carrière possède en outre un gisement de "ciment artificiel" de 30 mètres d'épaisseur, et un gisement intérieur de 3 à 5 mètres d'épaisseur d'albâtre, dont l'exploitation se fait simultanément avec l'extraction du plâtre ; il existe une maison d'habitation pour les mineurs, construite dans le centre de la propriété (à l'emplacement de l'ancienne Plâtrière) et comprenant cuisine, cave, chambre, grenier, écurie, et hangar attenant. A côté de l'usine construite à Pré-Basson, est en construction le chemin de fer d'intérêt local de Bellegarde à Chézery (Tram), avec un embranchement particulier à l'usine. Cette usine comprend 4 fours, un broyeur Jeannot, une paire de meules, un moteur à pétrole de 6 cv. et des magasins pouvant contenir 25.000 sacs de plâtre.
Entreprise en mauvaise posture, et peut-être déjà aussi des signes de maladie sérieuse pour M. Duclos, on a vu qu'un brouillon de dissolution (vente amiable) avait été rédigé avec détail dès avril 1907.

[Début de transcription intégrale] "Dissolution de Société, à vendre de gré à gré. Plâtrières de l'Ain, Carrières et usine situées à Montanges et Champfromier (Ain).

1°) Les carrières à plâtre comprenant 7 hectares, terrains, bois et pâturages situés aux Quartz, Montanges, et Sous-Communal à Champfromier. Les fouilles ont prouvé les gisements de plâtre sous toute la superficie de la propriété. L'exploitation du plâtre se fait en tunnels et à ciel ouvert. La carrière possède en outre un gisement de ciment artificiel de 30 mètres d'épaisseur, et un gisement intérieur de 3 à 5 mètres d'épaisseur d'albâtre, dont l'exploitation se fait simultanément avec l'extraction du plâtre.
Une maison d'habitation pour les mineurs est construite dans le centre de la propriété, comprenant cuisine, cave, chambre, grenier, écurie, et hangar attenant.
Voie, wagonnets et matériel d'exploitation. Ecluse, chute d'eau, roue motrice actionnant.
2°) L'usine construite à Pré-Basson, sur la route nationale [sic] n° 14, où est en construction le chemin de fer d'intérêt local de Bellegarde à Chézery, avec embranchement particulier à l'usine.
L'usine comprend 4 fours, un broyeur Jeannot, une paire de meules, un moteur à pétrole de 6 cv. Matériel de fabrication, sacherie, silos et magasins pouvant contenir 25.000 sacs de plâtre prêts à la vente.
Appartement de 4 pièces, avec alcôve, etc. Ecurie, hangar, etc.
S'adresser avant le 10 avril 1907 à Me Neyrou, notaire à Nantua, ou à M. Maxime Courtier [sic] à Champfromier (Ain) ; à M. A. Duclos, à Tassin-la-Demi-Lune (Rhône)" [Fin de la transcription]. [Coll. privée PF].

Ce projet ne semble pas avoir été mis en exécution. Mais, moins d'un an plus tard, le 9 février 1908, l'Abeille se fait écho de la mise en vente aux enchères de la carrière de plâtre et du terrain (7 ha), ainsi que d'une usine hydraulique avec habitation, le tout sur les communes de Montanges et Champfromier, sur le ligne de tramway en construction, et du matériel d'exploitation, mise à prix 35.000 fr. S'adresser à Maxime Coutier à Champfromier ou à A. Duclos, à la Demi-Lune (Rhône), étude de Me Neyron (Nantua) [L'Abeille (12/01/1908, p. 3) ; acte non déposé aux AD01]. Cette vente fut annulée ou sans acheteur. Notons que cet échec est d'autant plus cuisant que la mise à prix n'avait guère été de plus de la moitié du capital total de 60.000 francs qui avait été déclaré à la création l'association, en 1902, six ans seulement au préalable...
Là encore il ne semble pas qu'il se soit trouvés des repreneurs. Pris dans la spirale négative, le 16 octobre 1909, par un acte dressé par Me Niogret, notaire à Coupy, les mariés Coutier et M. Alexandre Marie Duclos empruntent et sont reconnus débiteurs solidaires d'une somme de 18.000 francs remboursable le 16 octobre 1915, avec intérêts à 5% avec hypothèque de leurs biens [Hypothèques de Nantua, Vol. 111, n° 62].
Ce que l'on redoutait arrive trois ans plus tard. Alexandre Duclos meurt le 13 février 1911 à Lyon 8eme/Saint Jean de Dieu, à l'âge de 40 ans.
Une nouvelle mise en vente par licitation s'ensuit le 20 octobre 1911, et cette fois la mise à prix a encore baissé de moitié, à 15.000 francs. Sur trois colonnes, dans son édition du 24 septembre 1911, l'Abeille publie la mise en vente par licitation (le 20 octobre 1911) de l'usine à plâtre de Montanges (Pré-Basson), et de la carrière de pierre à plâtre à ciel ouvert et par galeries (aux Quarts), mise à prix 15.000 fr, par les époux Maxime Coutier et Adelphine Bertrand (demeurant à Champfromier) contre Marie Prost, veuve Alexandre-Marie Duclos, demeurant à Tassin-la-Demi-Lune, et ses deux enfants mineurs, M. Jean Ferry, employé de commerce demeurant aussi à Tassin-la-Demi-Lune, en sa qualité de subrogé tuteur des mineurs (en vertu d'un jugement du 24 mai 1911 à Nantua). Etude de Me Hugonnet [non déposé aux AD01].
Dans l'une des versions de cette vente qui se répète, la première précise que "ces immeubles dépendent de la société qui a existé entre les mariés Coutier-Bertrand et M. Duclos" [L'Abeille (24/09/1911, p. 3)].

Il ne faut guère plus de temps pour qu'un créancier intervienne, celui-ci étant un homme à qui les Coutier&Duclos avaient emprunté une forte somme d'argent : le 15 décembre 1911, à la requête de Gustave René Pierre Emile Honoré Loisellet, demeurant à Saint-Didier au Mont d'Or (Rhône), les époux Coutier sont informés que tous leurs biens sont saisis. Ces immeubles saisis sont tout autant la carrière et l'usine, ou des terres et prés, que leur maison de 3 étages à Champfromier, et celle de Bellegarde (25 rue Denfer Rochereau), ainsi que leur petite propriété de la Serraz, derrière Monnetier. La veuve Duclos, Mme Marie Josephine Prost, est, elle aussi informée dans les mêmes termes, mais elle semble avoir peu à perdre, non remariée demeurant déjà chez une autre personne et surtout judiciairement séparée quant aux biens ayant renoncé à son droit d'usufruit [Hypothèques de Nantua, Vol.110, n° 28 et Vol 630 n° 19].
La précédente menace de saisie des bien ne semble pas avoir abouti. Par contre, après avoir fait assigner la veuve en vue d'un partage des biens indivis, puis avoir reconnu que la nature des immeubles en rendait impossible le partage, c'est le choix de la vente en bloc qui est retenu, avec mise à prix à 15.000 francs. En l'audience des criées du tribunal le 9 février 1912, la dernière enchère est de 22.000 francs, par Me Hugonnet, qui déclare avoir acquis pour le compte de M. Thomas (Louis Thomas) Bertrand [beau-père de Maxime Coutier], rentier à Nantua. Puis "le prix de cette adjudication a été distribué dans un ordre clos à Nantua le 5 août 1914". Les époux Coutier "ont l'administration et la perception des revenus des immeubles adjugés à Bertrand, frère de Mme Coutier, (mais) ce dernier n'a versé ni frais, ni intérêts, et par conséquent aucune partie de son prix (...) ; les mariés Coutier continuent cependant à percevoir les revenus de leurs immeubles" [Hypothèques de Nantua, Vol. 111, n° 62 - Vol 630 n° 19].
Faute d'être remboursés, MM. Révol et Loiselet font procéder à une saisie réelle par l'huissier Gojon. Les immeubles visés sont tous à Champfromier : 1) le pré du lieu-dit Le Mouillet, D 42, 43, 45p et 46p ; 2) le jardin lieu-dit Pont d'Enfer, D 37p, 41p, 41p et 41p (3 fois) ; 3) une grande maison d'habitation et d'exploitation, lieu-dit Pont d'Enfer, couverte en tuiles, construite en pierre élevée sur caves de 3 étages avec greniers auxquels on accède par un escalier en bois. Elle est composée au rdc de 5 pièces dont 2 servant de magasin, cour, fontaine jaillissante sur cour, remises, hangars, caves, buanderie ; le premier étage comprend 5 pièces ; le 2e étage comprend 6 pièces ; le 3e étage comprend une grande pièce, greniers au-dessus. En façade donnant sur la route de Champfromier à Chézery elle comporte 13 ouvertures (fenêtres). Au midi se trouve une remise, grange, écurie et fenil, cadastré D 41p. Le lendemain la saisie se poursuit : 4) Le Chéry (…) ; 5) la terre de la Serraz (…) ; 5) la ferme à la Serraz, couverte en ardoises (…), C 995. Ces immeubles seront vendus par la voie de l'expropriation forcée à Nantua, et c'est signifié aux époux Coutier [Hypothèques de Nantua, Vol. 111, n° 62].
Les dernières étapes du remboursement des deux créanciers commencent le 5 juillet 1917, au tribunal de Nantua, où a comparu Me Berne, avoué, lequel a dit que le prix de l'adjudication (précédente) a été distribué, à M. Loiselet, pour la somme de 10.186,80 francs, et à M. Pierre Revol, pour la somme de 6.482,95 francs. Mais ces sommes ne suffisent pas à rembourser intégralement les créanciers. Entre temps, M. Louis Thomas Bertrand, adjudicataire, est décédé en son domicile le 25 octobre 1914, laissant pour recueillir sa succession, trois enfants : 1) Lucie Catherine Bertrand, épouse de Gabriel Matricon domicilié à Champagne au Mont d'Or ; 2) Adelphine Bertrand, épouse de Maxime Coutier, à Champfromier ; 3) les 4 héritiers de Jean-Baptiste Bertand, son fils, en son vivant domicilié à Nantua.
Après que des délais aient été accordés, ayant pris fin le 8 juin dernier, lesdits créanciers Loiselet et Révol ayant toujours un solde négatif, sont donc autorisés à poursuivre (reprendre) la vente par "folle enchère" [avec obligation à l'adjudicataire de payer les requérants, même si le montant de l'achat est inférieur], sur les héritiers de M. Thomas Bertrand. Après mention dans L'Abeille du Bugey, paraissant à Nantua dans l'édition du 1er juillet 1917, cette adjudication sur "folle enchère" du 27 juillet 1917, se fait en un lot unique, avec mise à prix de 15.000 francs. Me Berne remporte la dernière enchère, au prix de 18.600 francs, et déclaré avoir misé pour le compte de M. Gustave Pierre Emile Honoré Loiselet, rentier demeurant à Lyon.
Suivant acte notarié (33 pages et plan annexé, ci-dessous), le 7 novembre 1922, par-devant Me Albert Neyron, notaire à Nantua, comparent M. Gustave Pierre Emile Honoré Loiselet, industriel demeurant à Lyon, et M. Hector Passerat, ingénieur des Mines demeurant à Paris, lesquels ont établi les statuts d'une société anonyme, sous le nom de "Les Plâtrières de l'Ain", qu'ils se proposent de fonder, et ayant son siège social à Nantua, 29 rue Neuve, pour 99 années. Cette société existera entre les propriétaires des actions qu'ils vont créer, et a pour objet l'exploitation du gisement de pierre à plâtre situé sur les communes de Montanges et de Champfromier. M. Loiselet, en son nom et en celui de sa femme, fait apport à la société de parcelles en ces deux communes, d'une usine, fabrique à plâtre construite sur le terrain communal de Montanges, au lieu-dit Pré-Basson, loué à M. Loiselet par un bail, à la redevance de 50 francs par an (passé sous seing privé en 1919 pour une durée de 18 ans, expirant le 30 septembre 1936), du matériel consistant entre autres d'un moteur Thomson de 5cv et d'un broyeur Jeannot, et de sa clientèle et de son nom commercial. M. Loiselet est propriétaire de ces biens par l'adjudication du 27 juillet 1917. Précédemment, Madame Coutier avait apporté à la société "A. Duclos et Coutier" les biens qu'elle avait recueillis dans la succession de M. François Honoré Moine, son premier mari dont elle était légataire universelle, par testament passé en 1892. Les biens de M. Loiselet sont évalués à 100.000 francs, qui se voit attribué 80 actions à 500 francs soit 40.000 francs (négociables après deux ans), plus 60.000 francs en espèces (payables suivant un calendrier établi, dont un quart dans les 8 jours après la constitution de la société). Il est créé 100 parts de fondateurs (70 à M. Loiselet et 30 à M. Passerat). La société sera administrée par un conseil de 3 à 5 personnes, désignées parmi les actionnaires (ayant au moins 20 actions), le premier conseil se composant desdits Loiselet et Passerat, et de M. Louis Lourdel, industriel à Virieu le Grand (Ain), pour 3 ans. Les administrateurs recevront des jetons de présence. La présente société ne sera définitivement constituée qu'après que toutes les actions de numéraire auront été souscrites, et deux assemblées générales [AD01, 3E39373].

Le deux décembre il est déjà produit un tableau des divers actionnaires, avec 320 actions à 500 francs (dont seul le quart est payé par les actionnaires), pour un total de 160.000 francs réparties entre 17 actionnaires. On y remarque César Caire, avocat à Paris [de Châtillon en Michaille], pour 20 actions, Amédée Crochet, ingénieur à Paris [ancien gérant de cette usine], pour 10 actions, et Hector Passerat pour 109 actions. Aussi, le 7 décembre 1922 peut avoir lieu la première assemblée générale, qui mentionne 400 actions, soit un capital de 200.000 francs, dont 80 attribuées à M. Loiselet. La deuxième assemblée générale se déroule le 19 décembre, avec un bureau constitué de 4 personnes, M. Passerat président, les deux plus forts souscripteurs, M. Charles Détraz, entrepreneur à Bellegarde et M. Eugène Henry, receveur des douanes, aussi de Bellegarde, et le Docteur Marin Saint-Pierre de Nantua. Ils nomment les commissaires et approuvent leurs décisions [AD01, 3E39373].
Lors de l'assemblée générale extraordinaire du 20 septembre 1923, il est résolu que le capital serait doublé à 400.000 francs, moyennant 400 nouvelles actions. Une liste de 10 nouveaux actionnaires, souvent lyonnais, est jointe, mais pour 102 actions et 51.000 francs seulement, en date du 19 décembre, ce qui est reconnu par acte notarié du 24 mai 1924. Aussi, une nouvelle tranche est lancée qui recueille 50.000 francs par 10 souscripteurs de 100 nouvelles actions (dont Amédée Crochet pour 5 actions) [AD01, 3E39377 et 3E39380].
Belle récompense en 1923 pour Auguste-Emile Berrod, chef d'usine dans la maison Les Plâtrières de l'Ain, à Montanges, qui reçoit une médaille d'honneur en argent [J.O. du 14/12/1923]
Le procès-verbal dactylographié d'une nouvelle assemblée générale extraordinaire, fait à Bellegarde le 21 juin 1924, constate que le capital est désormais de 301.000 francs [AD01, 3E39381 -- Abeille du Bugey, 20 juillet 1924].
L'annuaire industriel de 1925, mentionne les Plâtrières de l'Ain (29 rue Neuve à Nantua, et mais ne les donne encore que pour une société anonyme au capital de 200.000 francs. Le conseil d'administration se compose alors du président, M. Louis Lourdel, industriel à Virieu-le-Grand (Ain), du délégué P. Passerat, ingénieur des mines à Nantua, et du secrétaire M. Loiselet, industriel à Lyon. Usine et carrière à Pré-Basson (Montanges).
Les annuaires (l'indicateur Fournier) confirment une reprise de la carrière de 1927 à 1932, par les Plâtrières de l'Ain, toutefois dites de Saint-Jean de Maurienne (Savoie). Mais en 1937, il en est bien fini de l'exploitation, la carte IGN mentionne "l'ancienne carrière".
Dès 1911 la carrière semble à l'abandon. Le recensement de 1911 de Champfromier ne donne plus Maxime Coutier que cultivateur-propriétaire. Pour la même l'année l'officiel rapport annuel du Conseil général notait aussi que "la carrière de gypse de Montanges (est) restée inactive [Rapports du Conseil Général de l'Ain, session d'avril 1912, p. 11]. Seuls les annuaires départementaux citent encore Maxime Coutier comme propriétaire champfromérand pour sa fabrique de plâtre en 1913 et en 1920, mais n'est-ce pas déjà pour mémoire ? Maxime Coutier décède le 8 mai 1926 en son domicile à Champfromier, au Pont d'Enfer, âgé de 70 ans.
Dans l'introduction de l'ouvrage sur Champfromier par l'abbé Genolin (pp. X et XI), ouvrage daté de 1918 pour sa première édition, le chanoine Tournier n'évoque que le passé, avec les 7 hectares possédés par les propriétaires (MM. Duclos et Coutier), une partie seulement étant alors exploitée dite en "une carrière à ciel ouvert, complétée par des galeries dont l'une a plus de 100 mètres de longueur. En profondeur, la couche gypseuse a été exploitée sur une épaisseur de 10 mètres environ ; elle est beaucoup plus profonde".
Pour les années 1930, essentiellement, voyons le diplôme du géologue Michel Meyer : "la première partie des travaux avait individualisé la carrière des bords de la Sandézanne par un tunnel. Puis ce tunnel a été détruit (Bovie, 1932)". Les informations suivantes proviennent d'une discussion avec Jean Vallet, de Champfromier (décédé en 2006, âgé de 90 ans) : on trouvait (dans une galerie, peut-être naturelle) des stalagmites rougeâtres ; des dolines, avant comblement, étaient soit des conduits d'aération, soit des voies d'accès ; au début le plâtre était traité sur place et descendu à dos de mule jusqu'à Bellegarde, puis il fut acheminé par le tram, jusqu'à l'actuelle caserne des pompiers de Bellegarde, qui était le terminus du tram ; "dans les années 1930, M. Coutier fait faillite et un nouveau propriétaire (dont on ne se souvient plus du nom) reprend l'affaire" ; parmi les dix employés, environ, on comptait un garde, logeant à l'usine. Dès 1930, l'usine se spécialise dans la fabrication de panneaux de plâtre de 1 x 2 m, et d'environ 4 cm d'épaisseur, avec un squelette en roseaux. Ces panneaux séchaient dans trois hangars construits sur l'emplacement d'une petite scierie, dont l'un existe encore et est devenu la maison qui se trouve sur la D14 à côté de la Sandézanne. L'exploitation s'est arrêtée avec le début de la crise de 1936.
Terminons avec une Interview de Gabriel Coutier, fils de Maxime. En 1993, il est alors âgé de 95 ans. Il témoigne d'une poursuite d'activité durant la Première guerre mondiale, mais réduite, avec de jeunes hommes. L'espoir reposait sur un sondage attestant d'une couche de 54 m de gypse avant d'arriver à une couche de silex. Il évoqua aussi la mine, et surtout l'usine. L'exploitation se faisait à ciel ouvert en été et en galeries profondes de 150 à 200 mètres en hiver. L'extraction, facile, se faisait à la barre à mine. L'usine qui se trouvait à Pré-Basson, en bordure de la route, était actionnée par une grande roue à aubes, et secondée si besoin par un moteur. Deux fours carrés de 5 mètres de côté et 4 de profondeur, d'une capacité de 50 m3 fonctionnaient en alternance, un mois chacun, chauffés au charbon qui brûlait pendant un mois. Situés à 30/40 mètres, trois silos recueillaient 2 qualités de plâtre, un pour le plâtre à refroidir durant un mois, un autre pour le plâtre froid et un pour le plâtre gris (engrais). Ils étaient vendus en sacs de 50 kilos. Après 1918 il a fallu tout remettre en branle, aidé par le tailleur de pierre Richerd, installé à Champfromier.
Ceux qui connaissaient bien Gabriel témoignent que, sa mère étant ruinée par le plâtre, il était parti en promettant qu'il la vengerait. Ce fut chose faite en devenant patron d'une usine de passementerie à Lyon. Ayant lui-même une maison à Champfromier, quand il y venait, il faisait sensation en arrivant au volant d'une Jaguar mauve, avant que de se rendre à la messe.
Dans les années 2000, le terrain était passé à des Ducret de Champfromier. Concernant les galeries, il n'en restait plus que quatre. La principale, ouverte, mesurant environ 35 mètres, était dangeureuse pour se terminer pas une vraie cascade dont les eaux avaient creusé le sol sur une profondeur de quelques mètres, et ainsi un trou était rempli d'eau. Plus haut deux autres galeries, très petites, avaient leurs entrées bouchées par des éboulis naturels. Il en était de même de la galerie longeant la Sandézanne. Pour éviter des accidents à de jeunes aventuriers locaux et dissuader des voisins suisses en quête de fossiles, l'entrée de la dernière galerie, qui n'était encore fermée que par une épaisse plaque de fer en 2010, fut définitivement obsturée le 17 septembre 2011.

Compléments : Devinette 25...
Publication : Ghislain Lancel. Clichés : Ghislain Lancel (20/09/2010 et 17/09/2011). Remerciements : Michel Blanc (Facture Coutier) ; Michel Meyer.
Première publication le 25/06/2024. Dernière mise à jour de cette page idem.